20 juillet 2010
Mon Histoire - Partie 20
En vérité, ces grands espaces lui ont laissé la même
impression que quand il était aux Etats-Unis et qu’il avait passé toute une
journée dans la voiture pour aller dans le Colorado avec sa famille d’accueil
quelques années auparavant. Le fait de soudain réaliser que le monde était
vaste et qu’il n’en avait encore rien vu ; qu’il n’en connaissait rien. À
cette époque-là, il n’avait que seize ans et avait quitté Athus un peu comme on
fuit un mauvais rêve. On se réveille, on prend un verre d’eau et on va faire un
tour dans la cuisine pour finir un morceau de fromage qui traînait au frigo et
on retourne dormir parce qu’on sait qu’on aura besoin de toute ses forces pour
le jour qui suit.
Au moins, il aura appris qu’on ne peut jamais totalement
se défaire de l’endroit d’où l’on vient, quand bien même on le souhaiterait
jusqu’au plus profond de son être. Voilà encore une autre donnée de l’existence
à accepter. Tomber n’est pas la meilleure façon d’avancer, mais bien d’accepter
l’être que l’on est.
Ces grands espaces l’avaient en tout cas impressionné.
Force est de reconnaître que les Ardennes, ce n’est pas non plus le Far West.
Il les a donc retrouvés avec bonheur en traversant la Suède. Il commençait
alors à voir ce que ce pays avait d’américain. Comme les terres à n’en plus
finir ou une certaine idée de la liberté. Une certaine idée de la pudibonderie
et de la bigoterie aussi. Une certaine uniformité finalement ; cette
aversion pour les marginaux en tout genres. Mais cela faisait peu d’importance
pour lui. Il avait appris depuis longtemps à se fondre dans la masse et à ne
pas faire de vagues.
19 juillet 2010
Mon Histoire - Partie 19
Peut-être que tout ce qu’on avait pu lui dire sur le fait
que les gens du nord étaient froids et distants était faux. De plus en plus, il
était persuadé que l’humanité se divisait en deux groupes entre lesquelles
toute entente était difficile, voire improbable : d’une part ceux qui
voient dans l’autre et dans sa différence une richesse à laquelle il faut
s’ouvrir ; d’autre part ceux qui ne considèrent les gens différents que
comme un danger ou comme une menace. Il avait une bonne fois pour toutes décidé
de ne plus fréquenter les membres de ce second groupe.
Vivre comporte certains risques, notamment celui de se
tromper. Mais cela vaut la peine parce que ne pas se remettre en question est
la meilleure façon de foncer droit dans le mur. Et le mur n’est pas un endroit
approprié pour finir sa course à à peine vingt-et-un ans. À cet âge-là, ce
n’est pas encore si grave de se remettre en question de temps en temps ;
cela a même un côté salutaire.
En tout cas, ce séjour dans la capitale suédoise lui avait
fait beaucoup de bien. Cela lui avait fait du bien de partir de Lund pour
quelques jours pour aller vers le nord. Pour voir encore autre chose. Pour voir
les paysages de l’hiver suédois et la forêt sans fin du Småland. Il y pensait
qu’il y aurait ressenti une sorte de mélancolie indicible mais il n’en a rien
été.
23 juin 2010
Mon Histoire - Partie 18
C’était aussi en novembre qu’il
avait été invité à Stockholm par sa voisine Ida à passer quelques jours dans sa
famille. Cette invitation l’avait d’abord laissé perplexe, puis il a accepté de
bon cœur. Il a eu du mal à trouver du chocolat belge – ce qui lui semblait être
le présent le plus approprié pour remercier des gens de leur hospitalité quand
on est un Belge et que l’on vit à l’étranger. Lors du voyage en bus qui a duré
plus de huit heures, il a pu observer ce que d’aucuns pourraient qualifier –
non sans un certain dédain – la Suède profonde. En fait, il s’agissait plutôt
d’une Suède de carte postale. Comme si des petits chalets de bois rouge et des
lacs d’eau claire avaient été disposés le long de la route uniquement pour
qu’il n’oublie pas là où il est.
Il ne pouvait mal d’oublier ni
qui il était, ni d’où il venait cependant. Il avait déjà essayé de le faire
lorsqu’il avait seize ans et qu’il était étudiant échange aux Etats-Unis. Il
voulait changer d’identité, mais il s’est rendu compte après quelque temps que
cela n’était pas possible. Il était devenu l’homme qu’il est aujourd’hui et il
n’y avait pas grand-chose qu’il pouvait changer à cela. Au moins, en Suède, il
y avait de la place pour tout le monde. Enfin pour tout le monde qui était prêt
à se fondre dans le moule uniformisant des sociétés scandinaves.
Stockholm avait été à la hauteur
de ses attentes. Il faisait déjà très froid en ce début de mois de novembre et
le soleil se couchait à trois heures de l’après-midi après un crépuscule qui
durait plus d’une heure. Il avait reçu un accueil poli et réellement
attentionné. Les parents d’Ida habitaient une maison en bois sur Eckerö et il
avait été joyeusement surpris d’être accueilli de cette manière par la famille
de sa voisine qui – à dire vrai – il ne connaissait pas encore si bien à cette
époque-là.
21 juin 2010
Mon Histoire - Partie 17
Rien que de comprendre cela avait
été une avancée. Il se sentait décoller et avancer, un peu comme quand il
reprendra l’avion vers l’aéroport de Kastrup dans les mois qui suivront – mais
ça il ne le sait pas encore. C’était après être rentré en Belgique qu’il avait
réalisé ce qui s’était vraiment passé là-bas. Il avait beaucoup appris sur
lui-même, mais il ne savait pas trop comment l’exprimer. La Suède pour lui, ce
n’étaient pas des mots mais c’étaient plutôt des odeurs, des sons. C’était
l’odeur du café filtre très fort et des gâteaux à la cannelle à la gare et à
l’université au matin. C’était le goût de l’aneth et du saumon au repas du
soir. C’était le bruit du vent et de la corne de brume du ferry vers le
Danemark. Ce n’était pas grand-chose d’autre, mais c’était déjà ça.
C’était sa vie là-bas. C’était sa
vie et il s’y était habitué. Quelques semaines seulement après l’avoir
rencontré, il a emménagé avec Philip dans son minuscule studio à Lund. Il se
rapprochait de l’université. Mais pas seulement. En fait, il aurait voulu que
cela dure plus longtemps, que ce soit plus qu’un songe et qu’une parenthèse
mais il y avait déjà une chose dont il était convaincu à cette époque :
c’est qu’il ne faut pas toujours en vouloir plus de la vie que ce qu’elle a à
donner. D’un point de vue matériel s’entend. Vouloir posséder toujours plus est
la manière la plus certaine de creuser son propre malheur.
Alors la solution, c’est de
profiter de ce que l’on a. Et surtout, de le faire bien.
Vivre à moitié n’est pas une
solution satisfaisante.
Mais après avoir fait les choix
qui s’imposaient, il se sentait bien mieux. Le bouillonnement intérieur était
maintenant un sentiment plutôt agréable. Les soixante secondes de chaque minute
étaient remplies de vie. Et c’était bien.
20 juin 2010
Mon Histoire - Partie 16
C’est dans cet environnement tout
à faire différent qu’il se sentait bien. Il vivait comme il l’entendait et ça,
c’était bien. Oui, c’était bien de n’avoir rien à fuir pour une fois. De
s’asseoir et de regarder sa vie comme elle était, sans fard : peut-être
pas si mal que ça finalement. Il prenait du plaisir à faire ce qu’il faisait. À
aller à l’université. À voir de nouveaux amis. À être avec Philip. Cela
paraissait si simple d’être en vie et d’en profiter. Il se demandait quand même
pourquoi cela avait pris autant de temps. Enfin, son adolescence mélancolique
était terminée. Il prenait du plaisir à être où il est. Tout simplement. Il se
surprenait à avoir cet accès d’optimisme un mois et demi seulement après être
arrivé en Suède. Il commençait à entrevoir ce que la plupart des gens savent
instinctivement : les rencontres, beaucoup plus que les voyages forment la
jeunesse.
Pour le moment, ces rencontres avaient été positives et c’était très bien ainsi. S’il se rappelle bien, c’est le 12 octobre 2008 que tout a basculé pour lui. Ce qui au départ, n’était supposé être qu’une amourette de vacances a grandi pour devenir quelque chose de solide. Et cela a rejailli sur les autres aspects de sa vie. Il était peut-être moins assidu à l’université parce qu’il voyait aussi que la réussite de sa vie sentimentale méritait quelque travail. Il n’était pas non devenu un cancre. Non, il avait appris à relativiser.
Un autre mot du vocabulaire des
adultes pour lequel il croyait enfin comprendre ce qu’il signifiait. L’amour
est un sentiment vrai et vérifiable. Pas une sorte d’expérience mystique
réservée à quelques initiés.
10 mars 2010
Mon Histoire - Partie 15
Jusque-là, il se disait qu’il ne
tomberait probablement jamais amoureux. Que ce monde-là lui était interdit.
Qu’il devrait se concentrer sur la belle carrière que d’aucuns lui
promettaient. Que cela devrait lui suffire. Un avocat à succès avec une
garçonnière en ville. Voilà ce qu’il aurait pu devenir. Voilà ce qu’il ne
deviendra heureusement jamais.
L’amour est l’ennemi du cynisme.
L’amour, peu importe sa forme,
est une force. C’est ce qui fait que nous nous sentons vivants. Que nous
mettons les pieds hors du lit le matin. C’est l’amour de deux amants. C’est
l’amour de parents pour leurs enfants. C’est l’amour d’un humain pour ses
semblables. C’est cet amour-là qui gouverne nos vies. Et il venait de s’en
rendre compte.
Oui, il avait beaucoup changé. Il
était devenu meilleur en tous cas. Les gens qu’il fréquentait en Suède s’en
étaient aussi rendu compte. C’est ce qu’il pense aujourd’hui. Ils avaient en
tous cas essayé de le dissuader. Que c’était voué à l’échec. Peut-être par
vanité, il a refusé de les écouter. Il a eu raison.
Le cercle des gens qu’il
fréquentait s’était d’ailleurs considérablement réduit. Tant mieux, se
disait-il. La qualité est bien préférable à la quantité quand on en vient aux
relations amicales. Restaient ses amis suédois et quelques autres Européens. Il
n’avait pas besoin de plus. Il pensait que les gens qui cultivent un large
carnet d’adresses ne le font que pour échapper à leur propre vide intérieur. Il
n’a jamais été comme ça. Et n’avait aucune envie de le devenir.
09 mars 2010
Mon Histoire - Partie 14
Peut-être parce que Philip
parlait français avec l’accent chantant du Sud-Ouest. Il était vivant et cela
se voyait en lui et autour de lui. Cela lui faisait plaisir de voir des
nouvelles personnes et il s’intéressait réellement à leurs vies. Et Philip
l’avait intéressé tout de suite même s’il a senti qu’ils étaient très
différents. Et il aimait cette différence.
Et puis, il l’a aimé. Tout simplement.
Des détails, il ne se rappelle plus beaucoup. Il se souvient surtout d’une promenade un dimanche après-midi sur le front de mer à Helsingborg. La mer, encore une fois. Il se souvient du premier baiser échangé et de l’effet que ça lui avait fait. Un peu comme si tout avait été retourné. Pas vraiment une décharge électrique comme certains amoureux le décrivent parfois. Mais plutôt un torrent d’eau claire. Un torrent d’amour. Cela fait très biblique, mais il s’en fichait. Il a compris d’un seul coup, par la force d’un seul baiser, ce qu’aimer voulait dire. Il était bouleversé.
Mais ce samedi soir-là, rien ne
s’était passé. Ce n’était que la deuxième fois qu’ils se voyaient et il ne
savait pas encore vraiment ce qu’il devait en penser. Puis, tout s’est
accéléré.
Il a fait ce qu’il aurait dû
faire depuis longtemps : il a aimé. Il était bien loin de se douter de où
tout cela allait le mener, mais il aimait. Il vivait. En ce moment précis de sa
vie, c’était le principal. La vie justement a pris une autre couleur. L’automne
n’était plus cette saison grise et morne qu’il avait toujours connue mais était
devenu un festival de couleurs chaudes. Il souriait parce que sa vie était
pleine. Enfin. Peut-être même pour la première fois.
28 février 2010
Mon Histoire - Partie 13
Il avait aussi découvert que la
solitude n’était pas toujours un fardeau. Qu’être seul pouvait apporter
beaucoup de satisfactions. C’est d’ailleurs à cette époque de sa vie qu’il a
pris goût à la marche à pied – avec ou sans but précis. Il aimait beaucoup le front
de mer à Helsingborg. On peut s’y asseoir sur des chaises longues en tek un peu
plus loin que le nouveau port. En voyant le ferry du soir pour Oslo, il se
surprenait à rêver de départs, de sa nouvelle vie en Suède. À la différence
près que cette fois-ci, il ne rêvait plus.
Après la visite de Didier, il était revenu à la réalité et a pris la décision que cela ne pouvait pas continuer comme ça. Et pour une fois, il a eu le courage de se prendre en mains. Ça s’était fini dans les larmes mais pour lui, un autre chapitre commençait. Non pas une autre vie parce que les expériences antérieures nous influencent toujours d’une certaine façon. C’était simplement un nouveau chapitre sur une page blanche. Mais il avait tout de même un peu peur, comme il avait eu peur de sa propre solitude auparavant.
Voilà ce qu’il se disait en voyant le soleil disparaître derrière les côtes danoises. C’était la fin du mois de septembre et l’air était très clair. Il faisait froid, alors il a marché jusque chez lui.
En allumant son ordinateur, un message de Philip l’attendait. Alors il a souri. Il lui proposait de venir passer le samedi soir à Lund. Il a tout de suite accepté. Avant de partir en Suède, il avait eu cette idée – peut-être stupide – de ne refuser aucune proposition de sortie. Parce que les rencontres sont ce qui nous rend fondamentalement humains. Philip, il l’avait déjà vu une fois auparavant. Ils s’étaient convenu d’aller prendre un café dans ce genre de salon de thé qui fleurissent dans toutes les villes universitaires du monde où la vente d’alcool est strictement réglementée. Bien que Philip fût suédois, il l’avait trouvé très… français.
26 février 2010
Mon Histoire - Partie 12
Et cela était nécessaire. Surtout pour avoir l’expérience authentique qu’il avait planifiée. Il a tout de même vite été lassé des soirées superficielles bien qu’elles lui ont permis de ne pas trop réfléchir pendant un certain temps. Mais maintenant que tout était en place, la pièce allait pouvoir se jouer. La grande pièce de sa vie. Il n’avait pas encore décidé si cela allait être un drame racinien ou une comédie vaudevillesque mais il était sûr d’au moins une chose à présent : l’acteur principal, c’était lui. Personne d’autre. Voilà où il en était après quelques semaines. Et c’était un excellent début. Il était en bonne voie pour enfin savoir ce qu’il voulait. Il en a vraiment pris conscience quand Didier était venu.
Bien sûr, il était content d’avoir de la visite de Belgique, mais il se sentait de moins en moins à son aise dans sa relation avec lui. Cela faisait un an qu’ils s’étaient rencontrés et c’est vrai qu’au début, il a été charmé par la vie qui brûlait chez Didier. C’était quelqu’un qui donnait des coups d’accélérateur à la vie. Qui agissait sans réfléchir. Ou plutôt, sans que la réflexion l’empêche de prendre des décisions comme cela lui arrivait trop souvent. Ce qui c’est passé est passé pour du bon se disait-il souvent.
Il ne voulait pas se souvenir de la rupture qui était inévitable. Il ne voulait pas se souvenir du mal qu’il avait fait. Du mal qu’il aurait peut-être pu éviter s’il avait été moins lâche. Fi de la lâcheté, il fallait vivre désormais. Il fallait qu’il puisse profiter de sa vie suédoise. Profiter des couleurs de l’automne ensoleillé. Aimer ce qu’il faisait. S’aimer lui-même. Enfin. Non pas par quelconque plaisir narcissique mais simplement pour avoir le plaisir de pouvoir aller vers les autres. D’oser le faire et d’apprécier ces rencontres. Parce que c’était bien cela le plus important.
11 février 2010
Mon Histoire - Partie 11
La vie quotidienne, c’était aussi
le concours de plaidoiries auquel il avait décidé de participer. Après quelques
tensions avec son université bruxelloise pour faire reconnaître ce concours –
vous comprenez bien mon cher Monsieur que nous devons nous assurer que les
cours que vous suivez à l’étranger satisfont à nos exigences – il a pu s’inscrire.
Sa fibre européenne ne comprenait pas vraiment qu’une université belge puisse
émettre un jugement sur les cours d’une autre université européenne mais il
avait aussi appris que les voies de l’administration peuvent être
impénétrables. Les juristes en herbe – dont il faisait aussi partie – se
souviendront avec bonheur du Cassis de Dijon.
Tout s’est donc réglé est ses réunions bihebdomadaires avec Xavier, Asta, Angelica, Thomas, Ole, Erik, Emma et Živa ont rythmé tout son mois de septembre. Les débats portaient sur les aides d’État, la liberté d’établissement des personnes morales et le principe communautaire de sincère coopération… et il aimait ça. Il aimait cette émulation intellectuelle qu’il n’avait plus connue depuis très longtemps. Les mots travail de groupe prenaient enfin tout leur sens dans son esprit qui s’était toujours vu comme un indécrottable individualiste. Après vingt-et-un ans, il n’était pas trop tard. Il était juste temps.
La vie était pleine de surprises. Alors voilà comment tout a commencé : par un avion qui atterrit ; par un train qui traverse un pont ; par un nouveau logement ; et surtout par des rencontres dont une qui allait équilibrer sa vie d’ici quelques semaines. Mainenant que tout était en place, l’Auberge espagnole allait enfin pouvoir commencer. Il a aussi pu aller a ces fêtes ou tout le monde parle anglais avec un accent différent et apporte son propre alcool. C’était toujours très superficiel mais il y a appris a y connaître des gens qu’il reverra encore de nombreuses fois. Il a aussi appris à faire la différence entre les gens qui étaient intéressants et ceux qui étaient platement comme les autres. D’eux, il ne voulait plus.
À Lund, il avait continué à
étudier le suédois. Les cours pour les étudiants étrangers étaient gratuits et
Henrik un très bon professeur. Cela l’a aidé à se plonger un peu plus
rapidement dans ce bain blå och gul, à
être moins frileux.
